Tribune – « Macron prépare un nouveau Fessenheim agricole »

Tribune agriculture Fessenheim agricole Marion Maréchal

Alors que le salon de l’agriculture ouvre ses portes à Paris, Marion Maréchal, vice-présidente exécutive de Reconquête !, dénonce le sabordage de ce secteur stratégique de l’économie française organisé par méconnaissance, idéologie et manque de vision.

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Les crises sanitaires, géopolitiques et énergétiques ne nous ont-elles pas servi de leçon ? Manifestement pas. Je comparerais la situation de l’agriculture à celle du nucléaire français : le sabordage organisé par méconnaissance, par idéologie et par manque de vision. Dans une décennie, nous comprendrons que l’autonomie alimentaire n’est pas moins essentielle que l’indépendance énergétique. Sans réaction face à la disparition de cent mille exploitations agricoles entre 2010 et 2020, nous risquons de nous retrouver dans dix ans au chevet d’un secteur primaire vieillissant, dévasté, déprimé, et dont la relance supposera un coût tel que nous serons contraints d’abandonner et de subir une dépendance accrue à l’étranger. Bref, ce sera un Fessenheim agricole : une aberration économique doublée d’une trahison écologique.

De deuxième exportateur mondial en 1999, la France a dégringolé à la 5e place en moins de 20 ans. Si l’on en retire les vins et spiritueux, la balance commerciale agricole et agroalimentaire est déficitaire. Et pas qu’un peu : de plus de 6 milliards d’euros en 2021! Nous importons beaucoup plus que nous exportons : 70% des fruits, 30% des légumes, 40% de la volaille et plus de 50% des ovins viennent de l’étranger. L’importation de viande de bœuf a augmenté de 15% sur un an alors que l’élevage français vient de perdre 837 000 vaches en six ans. La dégringolade est spectaculaire, et ce n’est pas fini.

La commission de Bruxelles va provoquer une chute de la production agricole européenne d’au moins 13 %probablement bien plus, par un nouveau cadre réglementaire appelé “Farm to fork”. Dans le pot-pourri de la nouvelle Politique Agricole Commune, derrière les mesures de bon sens qui rééquilibrent les aides en faveur des petites surfaces, il y a aussi le culte de « la protéine végétale » qui pousse les agriculteurs à la spécialisation au détriment de la diversité agricole et du respect des spécificités géographiques et géologiques de nos territoires.

Si vous rajoutez à cela la diabolisation du monde agricole par les écolos, la montagne de formulaires que l’administration dépose tous les jours sur le bureau des paysans, et la pression psychologique de contrôleurs issus de l’office français de la biodiversité aux méthodes douteuses, vous comprenez pourquoi nous n’arrivons pas renouveler nos générations d’agriculteurs. Rappelons que la moitié des exploitants a déjà atteint ou atteindra l’âge de la retraite dans la décennie qui vient…

En déambulant dans les allées joyeuses du Salon de l’agriculture, gardons en mémoire tous nos paysans qui se sont donnés la mort par désespoir : ils étaient 600 en 2015. Il n’y a pas de nouvelles données, tant le chiffre nous fait peur et nous fait honte. Ce sabordage de l’agriculture française et européenne est criminel alors qu’il faudra augmenter la production agricole mondiale de 50% pour nourrir l’ensemble de population mondiale d’ici 2050. Après avoir laminé notre industrie, notre filière nucléaire, le secteur du médicament, faudra-t-il attendre la crainte d’avoir faim, après la crainte d’avoir froid, pour provoquer une réaction des pouvoirs publics ?

« Pas d’interdiction sans solution »

 « Pas d’interdiction sans solution ». À la veille du salon de l’agriculture, je reprends sous ma plume cette juste revendication que des agriculteurs sont venus récemment porter à Paris. Alors que certains élus de la NUPES revendiquent le droit à la paresse, eux revendiquent celui de travailler. Quand on sait que chaque agriculteur  nourrit soixante Français en moyenne,  et que ce secteur pèse 1,5% de la population active mais produit le triple en PIB, leur protection devrait être une priorité nationale. Or, les dirigeants français et européens successifs ne cessent de supprimer les outils dont nos agriculteurs ont besoin.

Interdiction sans alternative de nombreux produits phytosanitaires, limitation des apports d’eau et d’engrais sans véritable réflexion sur l’évolution des cultures elles-mêmes, retour bureaucratique de la jachère que l’on s’échange, comme les quotas de carbone, sans considérer ni le contexte de la guerre en Ukraine ni la spécificité de chaque terroir… En interdisant, par exemple, les néonicotinoïdes sur les betteraves, sans attendre l’arrivée d’alternatives viables, nous organisons la destruction de cette filière et encourageons mécaniquement l’importation de sucre produit à partir de betteraves traitées de façon beaucoup moins responsable. Une fois la filière disparue et les savoir-faire qui l’accompagnent, un retour en arrière est peu probable.

Il faut faire preuve de discernement et remettre la balance coûts/bénéfices au cœur des arbitrages. Le risque réel de la technique utilisée doit être pris en compte, mais les conséquences sur la vie et le revenu de nos agriculteurs, ainsi que sur notre souveraineté alimentaire, doivent l’être également. On ne peut pas interdire un pesticide sans alternative, ou en le remplaçant avec une solution plus polluante, plus chère et moins efficace.

Il faut donc stopper de toute urgence certaines réglementations anti-agriculture qui ne se fondent pas sur la science, la raison, et le bon sens. Et cela au niveau français comme au niveau européen. Il faut que les décisions politiques en la matière soient indépendantes d’un lobby “écolo” déconnecté des réalités du terrain. Le même qui a poussé à abandonner nos centrales nucléaires pour des éoliennes dont tout le monde constate aujourd’hui les limites. Quand on sort des raisonnements binaires, on se rend compte qu’il existe des solutions qui conjuguent la productivité et l’amélioration de l’impact environnemental. Oui, l’agriculture a besoin d’évoluer, et cela fait longtemps que les agriculteurs sont en chemin, mais l’innovation prend du temps, et ce temps nous est compté.

Défendre l’exception agricole française

Commençons par être cohérent. On ne peut pas, dans le même, vilipender l’agriculture “industrielle”, vouloir faire monter en gamme notre alimentation, mieux préserver les écosystèmes et encourager les circuits courts tout en mettant nos paysans en concurrence avec le monde entier. Cette concurrence déloyale  qui oblige nos agriculteurs à produire de la nourriture avec des exigences françaises, mais à un prix européen, voire mondial, qui ne valorise en rien la qualité de nos produits et favorise l’importation d’aliments gavés de produits nocifs.

Si nous voulons concilier tous ces impératifs, productivité, rentabilité, respect de l’environnement et de l’animal, alors il faut protéger ce marché stratégique et rétablir une justice commerciale par l’application de la réciprocité. Nous en sommes loin, alors que la signature de l’accord de libre-échange avec les pays du Mercosur arrive à grands pas. L’agriculture est un secteur stratégique. À ce titre, le gouvernement français devrait se battre auprès de la commission de Bruxelles pour défendre l’exception agricole française et obtenir les dérogations nécessaires.

Incapable de porter ce combat, le gouvernement préfère distribuer des aides, mais les agriculteurs ne sont pas des mendiants. Ils veulent un État qui protège et facilite, pas un État qui leur fait l’aumône. Plutôt que des aides à l’hectare, mieux vaudrait accorder des prêts garantis et à taux zéro à ceux qui héritent, investissent ou changent de modèle. Mieux vaudrait rémunérer les éleveurs pour leur contribution à l’aménagement et à la sauvegarde de nos paysages. Mieux vaudrait financer la formation de nos paysans aux nouvelles technologies qui permettent de diminuer fortement les phytosanitaires sans perte de rendements. Il faut investir dans la robotisation au sein du maraîchage et de l’arboriculture pour permettre de compenser efficacement l’augmentation des charges et, plus encore, la pénurie de main-d’œuvre.

Devant la bétonisation atroce de notre pays, la solution est de valoriser nos terres agricoles (50% du territoire) pour qu’un paysan ait davantage envie d’y installer des serres ou des bêtes plutôt qu’un parking d’hypermarché qui ne vendra même pas ses produits… Le niveau bas des fermages et le prix dérisoire des terres agricoles est un handicap pour nos paysans. Face aux variations climatiques, nous devons miser sur la recherche. Il ne faut pas fermer la porte par principe à la recherche de nouvelles technologies telles que les nouvelles  techniques d’édition du génome. Porter une grande vision agricole, c’est sortir d’une approche caricaturale qui consisterait à enfermer la France dans un modèle hyper productiviste ou au contraire à la transformer en jardin bio.

C’est accepter que la France dispose de différents types d’exploitations qui méritent des solutions adaptées: une agriculture bio très qualitative, propre mais plus chère et peu productive, puis, pour l’essentiel, une agriculture de proximité, peu massifiée, adaptée au terroir et aux circuits courts (cantines scolaires) jouant un grand rôle dans l’aménagement des territoires et la beauté des paysages , et enfin, le reste en agriculture de pointe, fortement soutenue par les nouvelles technologies qui doivent la rendre plus respectueuse de l’environnement et performante pour la production de masse et les marchés internationaux.

Les paysans, sentinelles de l’environnement

Enfin, même si la faim dans le monde relève de causes multiples et complexes, je veux rappeler qu’à l’heure où nous parlons, plus de 800 millions de personnes souffrent de la faim sur notre planète. Les tensions pour accéder à l’eau et la nourriture vont s’aggraver dans les années à venir avec l’explosion de la démographie mondiale. Est-ce que nos apprentis sorciers de l’écologie ont déjà expérimenté, ne serait-ce qu’une journée, ce que cela signifie d’avoir faim ?

Oui, la situation environnementale est angoissante, oui le niveau des nappes phréatiques est préoccupant, mais les sentinelles face à ces périls, ce sont les paysans. Qui pourrait les soupçonner de méconnaître ces évolutions ? Bien sûr que l’exigence écologique appelle des contraintes, mais celles-ci doivent économiquement viables, porteuses d’espoir et de succès. Le paysan c’est celui qui ne quitte pas la terre qu’il cultive, car il l’aime et la fait vivre : faisons-lui confiance pour comprendre et protéger la nature plus efficacement que les technos de Bruxelles ou une adolescente suédoise apocalyptique.

Photo de Marion Maréchal

Marion MARÉCHAL,
Vice-présidente exécutive de Reconquête,
co-fondatrice de l’ISSEP